dimanche 21 juin 2009

La feuille

Cette page est allergique à mon crayon. Cette feuille ne veut pas que je la noircisse; lorsque ma plume s’y pose, une étrange force commande à celle-ci de ne pas bouger. Pourtant, j’ai envie d’écrire, et je le ferai malgré tout, même sachant que je risque de barbouiller en m’entêtant de la sorte. Je ne vais certainement pas m’incliner devant un vulgaire bout de papier qui à décidé de rester immaculé : Non mais, pour qui elle se prend cette feuille-là? Il y a une hiérarchie à respecter dans notre univers et peu importe ce que ce restant de bois à décidé, en bout de ligne, c’est moi seul qui aurai le dessus. Je pourrais tout bonnement aller à la page suivante, mais j’ai une tête de cochon que l’on dit légendaire, alors je vais faire honneur à cette réputation et mater cette récalcitrante.

Toutes les feuilles de ce cahier, pourtant, aspirent à devenir, grâce à ma volonté, quelque chose de mieux, de tellement mieux. Feuille, tu n’es qu’une vulgaire chenille, et sans mon concours, tu ne seras qu’un être rampant pour l’éternité. Ne veux-tu pas te métamorphoser en papillon? D’accord, tu ne seras sans doute pas le plus beau de ces insectes, mais tout de même, laisse moi une chance. À quoi servirais-tu sans cela? Tu aimerais peut-être mieux te retrouver coincer dans un rouleau, prêt à torcher un cul? Ou encore, pourquoi pas, désirerais-tu envelopper une boîte à expédier et être déchiré lorsqu’on ouvrira celle-ci? Je crois que tu n’as pas vraiment le choix de toute façon; j’ai payé cinq dollars pour acquérir ce cahier, et, malheureusement pour toi, tu y étais. J’ai tous les droits sur toi, et si tu n’es pas docile et obéissante, je te chiffonnerai et t’enverrai dans le bac à recyclage avec tes cousines, beaucoup moins nobles, qui annoncent la plupart du temps des trucs dont on se câlisse tous.

Par contre, je dois admettre que d’une certaine façon, ton entêtement n’est pas vain, puisque ce qui sera écrit sur toi, sera écrit sur toi. Tu pourras te pavaner devant les autres pages et elles seront toutes jalouses, j’en suis sûr. Aucune de celles-ci n’a eu ce privilège jusqu’à présent, et, sans trop m’avancer, je pourrais affirmer qu’aucune autre ne pourra jamais se vanter d’avoir reçu un tel honneur. Mais, maintenant que je suis un peu plus avancé avec ce texte, il te faudra te soumettre sans broncher, parce que si je fais un faux pas, comme tu es d’ores et déjà usée, il ne me resterait plus qu’à faire une boule de toi et te lancer dans le bac vert. J’espère que tu comprends.

C’est ça : Laisse mon crayon glisser sur toi, il ne te fait aucun mal; tu sens comme c’est doux? C’est de l’encre de chine. Avec un stylo ordinaire, je risquerais fort de laisser des sillons sous les lettres que je forme, mais avec celui-là, tu vois comme c’est facile de ne pas te creuser. Quand j’aurai fini, tous ces mots que je laisse sur toi prendront un sens, et ensemble, ils deviendront un message. Tu seras porteuse de ce message. N’est-ce pas une belle finalité pour du papier? Oui, tu comprends maintenant.

C’est évident que les gens qui liront ce texte, le feront via internet; Ils liront un copie numérisée de ces mots; un agencement savant de 1 et de 0, un alignement ordonné d’électrons. Mais par contre, je te promets qu’ils auront une bonne pensée pour toi. Ils diront : «Ah, la brave petite feuille! Comme elle a bien fait son devoir». Tout le mérite t’en reviendra. Je leur expliquerai comment une gentille feuille comme toi à bien voulu collaborer avec moi et mon crayon, pour qu’ensemble, nous donnions un corps à des pensées qu’il y trente minutes n’existaient pas. Je leur dirai que, pour toujours, j’espère, je te garderai précieusement avec tes sœurs dans ce cahier numéro 5. J’espère que ça te fait plaisir; moi, en tout cas, je t’en suis reconnaissant. À présent, tu peux aller dormir, je ne te dérangerai plus. Rêves que tu es un papillon, tu en as tous les droits.

3 commentaires:

  1. Moi si j'avais été elle, je me serais concentrée très fort, j'aurais gonflé les joues comme ça, en forçant eeehhhh, jusqu'à devenir plus blanche encore, tiens vlan ! pour t'éblouir de toute ma page BLANCHE jusqu'à ce que tes yeux ne puissent plus supporter la lumière. Tant pis pour toi espèce de crayon insignifiant : Y faut ben connaître quèques pages blanches de temps en temps !!

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