dimanche 25 août 2013

Les Cigales du Temps


Je ne peux pas écrire aujourd’hui. Je n’ai pas le temps. Le ciel est trop bleu, le feuillage des arbres trop vert, l’armée de cigales au parc trop intense. Il y a tellement de cigales qui parlent en même temps que le trafic même n’ose plus s’exprimer. Il est coi le trafic quoi. Le trafic, cet ennemi sans cœur, sans tête, m’en veut. Il me menace, n’a aucun respect, il veut m’écraser, me péter la yeule, mais les cigales ici au parc assurent ma défense. De leurs ailes de feu, de leur savante technologie, ils brouillent les ondes sonores, le harcèlement du trafic. 

Je m’enfonce dans le parc. Je vais me cacher derrière ma garde rapprochée, mes soldats les plus expérimentés, mes troupes d’élite, les arbres. Le trafic ne peut rien contre moi ici, il ne m’atteint plus, il m’attend. 

Je ne peux pas écrire aujourd’hui. Je n’ai pas le temps. Il y a trop d’idées dans ma tête qui se disputent mon attention, mais sans vraiment de suite. Une idée différente à chaque fois, comme dans Twilight Zone au 642, ou au 35 si t’as des laines d’acier sur les antennes, ou au 1 dans ma tête. 

Je ne peux pas écrire aujourd’hui. Je n’ai pas le temps. Il faut que regarde la madame qui, tenant son chien en laisse, trouve le moyen de jouer à la baballe avec lui. Je n’ai pas le temps, il faut que j’aille couper la laisse du chien avec mes dents. Il faut que je regarde l’autre madame à côté qui sors son lunch, pour voir si elle va sortir un yogourt grec. J’ai envie de rire. 

Je n’ai pas le temps d’écrire, il faut que je prenne ce que le soleil a à donner. C’est maintenant que ça se passe. Il deviendra gratteux, le soleil, cet automne. Il fera, comme une cigale à l’envers, des provisions pour l’été prochain, il ne partagera plus pendant que les bonhommes de neige chanteront. Le trafic carbure au gaz, moi je carbure à la vitamine D. Il faudrait que le trafic carbure à la vitamine D. En plus d’être insolent, il brûle du gaz le trafic, il me fait perdre mon temps, il brûle mon temps. 

Ça prouve que je n’ai pas le temps d’écrire. Le temps que le trafic me brûle, c’est du temps que je n’ai pas pour écrire. Aussi bien prendre mon cahier et le lancer dans le trafic pour qu’il brûle ça aussi. Quin, hostie, fini de niaiser avec le temps. C’est décidé, je ne le prendrai plus le temps. Je vais le laisser là sur le comptoir. Il aura vraiment l’air d’un imbécile. Je vais l’avoir le temps, il faut toujours l’avoir, mais je ne le prendrai plus, je vais le narguer. Je vais faire comme s’il n’existait plus. Je devrai entraîner une armée de cigales à brouiller le temps. Je vais faire ça quand j’aurai le temps.  

Comme je disais, je n’ai pas le temps d’écrire, c’est mon crayon, ma main, qui le font. Je leur ai dit de s’arranger avec ma tête, que moi je n’avais pas le temps, que j’allais dehors. Ils s’arrangent bien ensemble et moi je peux faire autre chose, comme boire de l’eau, respirer, contempler. 
 
Je n’ai pas le temps d’écrire, les écureuils me font de grands signes là-bas, pour que j’aille les rejoindre hors du temps, hors du trafic, loin du gaz-temps, dans une autre dimension, un autre épisode de Twilight Zone. Je me fais lancer une noix sur la tête par un cucu et je l’entends rire. Je lui fais signe d’attendre, il rit encore plus fort. Il ne sait pas ce qu’est le temps, il n’en a pas, il est là, maintenant, pour toujours, maintenant.
 
 
Une chose incroyable arrive quand tu es honnête avec toi-même et que tu commences à faire ce que tu aimes, ce qui te rend heureux. Ta vie ralentit, littéralement. Tout simplement, tu arrêtes d’attendre les évènements spéciaux à venir. Tu commences à vivre le moment présent et tu redeviens humain. Tu ne fais que surfer sur l’onde qu’est ta vie, avec ce sentiment de plénitude et de joie. Tu avances avec fluidité, constamment, calmement, reconnaissant. Le voile est levé, une toute nouvelle perspective est née.

samedi 24 août 2013

Zippo


La flamme d’un zippo usé sur la mèche longue d’un pétard mouillé
Le buvard inconscient qui n’essuie pas mais barbouille la feuille de mes jours présents
Le temps tonitruant à l’envers du silence du soleil, lunaire, dansant, là-bas

La flamme des jours passés sur la mèche courte d’une bombe à retardement
Les yeux du chat, du chien, les miens essuyés et les leurs barbouillés 

Moulins d’étoiles éclairant la forêt désenchantée de mes nuits solitaires, où pousse l’espoir vain de jours merveilleux où bonheurs sont des fleurs et malheurs des fleurs

Une cour arrière, avant, où j’étais, où le zippo n’allume pas la glace, où mon moi d’avant revient en arrière, où mes jours passés et futurs sont présents
Le silence tonitruant d’une forêt lactée, où j’ébruite la rumeur d’une fleur solitaire

Libellule


Comme une libellule qui revient sur un quai exactement à la même place, dans la même position, je reviens à la même idée, aux mêmes images. Je n’ai pas de suite dans les idées. Mon idée passe en reprise au 2, au 4 si t’as l’câble. Je ne décroche pas, je tiens avec du velcro, je reste là, collé à mon idée comme le cadre d’une multinationale l’est à son murmure. Je me transforme en cette idée, je la deviens. 

Un pigeon s’approche à moins d’un mètre. De son bec pointu, il crève le nuage de mes songes. Je le regarde, je tends ma main comme s’il allait venir m’effleurer de sa joue, mais il bifurque, il ne me connait pas. Je pense à cet escargot auquel j’ai aidé à traverser la rue hier, parce que dans ma tête j’avais entendu scrounche en le regardant.
 
Je retourne à mon idée, la même pensée, velcrotée, libellulée. Je scrute mon idée, comme j’écoute une pièce de métal progressif. Chaque fois, j’y découvre quelque chose que je n’avais pas remarqué. Je la creuse avec ma pépine à souvenirs, mon idée. Je lui fais un lit pour qu’elle coule jusqu’à la mer, pour qu’elle dorme bien.

jeudi 1 août 2013

Le Train


On était d’accord su’a destination. On était jus’ pas «timés». On voulait s’en aller à’a même place, là où tout l’monde veut aller, là où y fait beau tout l’temps.
Pendant que j’me d’mandais quel moyen d’transport était l’plus adéquat, pis quand partir, toi t’avais déjà choisi l’train, pis t’avais ton ticket.
Faisait longtemps qu’j’avais pas voyagé. J’me sentais pas prêt à prendre le train, ça va trop vite le train. J’étais nerveux, j’tergiversais, mais j’voulais y aller là-bas, moi ‘ssi, a’ec toi.
Pendant qu’tu faisais tes bagages, moi j’me décrottais l’nez. J’me disais qu’tu m’attendrais, qu’tu m’aiderais à faire les miens, mes bagages.
Quand j’me sus réveillé c’matin-là, pis qu’j’ai vu qu’t’étais pus là, pis qu’tes bagages non plus étais pus là, j’ai compris qu’j’m’étais trompé.
J’ai sauté su’ mon bécik, pis j’me sus précipité à 'a gare, pis j’t’ai trouvé, t’étais déjà dans l’train. Chu débarqué d’ma monture, pis j’ai tapé dans ‘a f’nêt’, où t’étais assis. Tu m’as souri. J’ai collé ma main su’a vit’ comme dans les films pour qu’tu fasses la même chose, mais tu l’as pas fait. J’ai pu lire sur tes lèvres qu’tu disais qu’y’était trop tard. Le train s’est mis en marche. J’me sus mis à courir à côté du train en te criant d’m’attendre, mais tu m’entendais pas, la vit’ était trop épaisse, tu me r’grdais même pus, t’avais ouvert un magazine su’es oiseaux.
Quand j’t’arrivé au boute du quai, j’ai mis mes mains d’vant pour pas m’taper ‘a face dans l’mur, pis j’ai r’gardé le rest’ du train aller. J’ai pensé à courir en arrière du mastodonte, mais j’me sus dit que courir dans ‘a grosse garnotte, entre les rails, se serait jus’ bon à m’péter la yeule, faque chu resté là, sonné.