Le dernier matin avant mon retour, j’étais assis en indien sur le bout du quai. L’atmosphère était fraîche et calme et polluée. Moi, j’étais confortable et calme et congestionné. Un petit coup de pompe; je respire mieux. Je me demandais si un jour je deviendrais enfin fauconnier. J’habitais la ville à cette époque, alors ça m’apparaissait difficile. Je pourrais élever des pigeons voyageurs. Non; ça me mettra en rogne quand j’en perdrai un parce qu’il s’est fait avaler par un faucon. Pourquoi pas des pinsons ou des perruches ou des inséparables? Évidemment ce serait comme des poissons dans un aquarium; la place d’un oiseau n’est pas dans une cage. Un perroquet! Ça c’est bien, un perroquet. Mais, ça ne chasse pas un perroquet et ça vit 357 ans il paraît.
J’en étais à ses pensées, lorsque, venant de nulle part, une libellule est venue se poser sur le dessus de ma main. Elle était grande celle-là. J’ai agitai ma main pour la faire déguerpir. L’insecte y est resté collé. J’ai soufflé sur la bête; seules ses ailes ont tressaillies un peu. J’ai approché mon autre main. L’insecte s’est finalement défilé. J’ai tiré une bouffée de cigarette, la libellule est revenue exactement à la même place et dans la même position, sur ma main. Je l’ai regardée et examinée et scrutée. Son corps velu devait mesurer 3 pouces. Elle était d’un rouge flamboyant, tachetée de points couleur d’azur savamment espacés. Elle était immobile, elle était majestueuse. Vous voudriez chasser pour moi, Votre majesté, lui ais-je dit. Au terme de ces mots, elle s’est envolée. Reviens, me suis-je exclamé, déçu. Je l’ai admirée dans son vol rapide et agile; une parfaite coordination entre ses deux paires d’ailes. Mais, rapidement, je l’avais perdue de vue. Au même moment : Ouille! Ma cigarette s’était consumée jusqu’à me brûler les doigts. Je me suis débarrassé, immédiatement, du mégot et, bêtement, j’ai sucé mes doigts brûlés.
Toute de suite après, je me suis étendu sur le dos et j’ai fermé les yeux. Je recommençais à rêver à mon faucon. Je l’imaginais, les yeux perçants, la posture fière, prêt à aller nous dénicher un lapin ou une perdrix, quand, me tirant de mon songe, j’ai senti des mini-pas sur mon torse nu. Sans doute une fourmi! Ais-je deviné. J’ai ouvert les yeux; Sa Majesté était revenu se poser. Mais…Qu’est-ce que…Je n’en croyais pas mes yeux : La libellule tenait un insecte entre ses mandibules. Je lui ai dit en souriant : Bravo! Belle prise! Elle a laissé tomber sa proie, une patineuse, et elle est repartie de plus belle. J’étais enchanté; cet évènement était tellement fantastique et inouï et surprenant. Je me suis replacé sur mon séant, abasourdi. Et, elle est revenue, exactement comme la première fois, se poser sur le dos de ma main.
Curieux, je lui ai demandé : Quel est ton nom petite libellule? Pour toute réponse, elle s’est envolée de nouveau. Peut-être ais-je été impoli, pensais-je. Pardon, ai-je crié. Immédiatement, elle est revenue atterrir sur moi. Je me suis appliqué cette fois en lui demandant : Comment dois-je nommer sa Majesté? Je suis connu sous le nom de Lancelot du Lac, a-t-il répondu, souverain incontesté et incontestable de ce plan d’eau. Pas très original, je sais, mais, c’est comme ça. Voyez vous?
- Enchanté, Votre Altesse, moi c’est Paul et Jean et Jacques. Je suis votre sujet et je ne mérite que d’être tutoyé.
- Je ne règne que sur le monde des insectes. Voyez vous? Et comme vous n’avez pas essayé de m’écrabouiller, vous avez droit à mon plus grand respect.
- Pourtant, Suzie Q, l’abeille, qui habite près de chez moi, m’avait assurer que les libellules ne parlaient pas. Comment se fait-il que je vous entende discuter. Suis-je fou?
- C’est que je ne suis pas une libellule. Je ne suis pas, non plus, une demoiselle. Je suis un dragon-mouche. Voyez vous? Votre amie Suzie disait la vérité et vous n’êtes pas fou, non.
- Vous dites un dragon-mouche?
- Exactement, oui. Je suis le dernier de ma race, le survivant. J’ai atteint l’âge vénérable de 83 729 ans. Quand je mourrai, mon espèce aura disparue à jamais. Je suis l’as des as, le baron rouge des insectes ailés.
- Vraiment? Montrez-moi vos talents je vous prie
Lancelot a pris aussitôt son envol, à la vitesse du jet et avec l’agilité de l’hélicoptère. Quelques secondes plus tard, il est apparu, une fourmi à la gueule. – Quoi? C’est tout ai-je demandé. Il a redécollé, aussi vif que l’éclair, et est revenu, cette fois, tenant un éléphant entre ses pattes. En me disant regarde, lancelot a laissé tomber l’animal au beau milieu du lac. Une vague fantastique a déferlée sur moi et j’ai été projeté à une dizaine de kilomètres. J’étais sonné. Le dragon est ensuite venu me prendre et il m’a ramené sur le quai. J’étais très impressionné. Il m’a alors dit, courroucé : Ne doutez jamais plus de mes talents. Je ne douterai plus de vous, Altesse, répondis-je humblement.
Ensuite, nous avons philosophé tout le reste de la journée. Nous avons parlé d’astronomie et d’aérodynamisme et de la loi de la nature. Il a aussi été question de chasse et d’anatomie et d’histoire naturelle.
À la fin de la journée, juste avant qu’il ne doive repartir, je lui ai posé la question ultime : Que pensez-vous de Marthe?
- Répétez moi son nom
- Marthe
- Ne vous approchez pas d’elle
- Pourquoi?
- Elle est folle; elle croit que les insectes ne parlent pas. En fait, elle à horreur de nous, elle nous déteste. Voyez vous?
- Mais, je l’aime
- Vous avez toute votre tête. Ne la partagez pas. Conservez-là telle quelle. Ne revoyez plus cette Marthe. Je dois partir.
Sur ces mots, il m’a quitté aussitôt en ajoutant seulement : Longue vie! Je lui ai dit : longue vie au roi, et je l’ai vu disparaître vers le couchant. Cette nuit-là, je me suis endormi en échangeant quelques paroles avec les lucioles.
Je n’ai plus jamais revu Lancelot du Lac, ni Marthe d’Ailleurs. Je coule maintenant des jours paisibles avec mes amis cafards et punaises et fourmis, dans mon appartement de l’avenue des écureuils fous et je suis heureux.
Wow, ça me rappelle à quel point j'ai une vie plate. Même si je ne ferais pas de mal à une mouche, jamais je n'ai eu la chance d'échanger avec l'une d'elles... ;)
RépondreSupprimerJ'aime beaucoup cette histoire. Elle a un gros potentiel de publication pour la littérature jeunesse. Je suis sérieuse Michel. Retravaille-la et propose ton texte à la maison d'édition les 400 coups par exemple.
RépondreSupprimerbravo pour cette nouvelle! j'espère que tu nous en présenteras d'autres... sans pression, faut que ça reste le fun! ;-)
RépondreSupprimerV.