Mardi dernier, après ma journée de travail, je suis allé quérir
Calamité, au parc Molson. Calamité est un lutin. En fait, elle est une lutinette. Mon amie
Cannelle ayant besoin de repos pour quelques temps, m’a demandé de bien vouloir la prendre sous mon aile. Un lutin chez moi; comment refuser cela…
J’espérais retrouver Calamité dans un des creux de la statue laide, au milieu du parc. En principe, c’est là que le mari de Cannelle avait dû la déposer. Je me suis approché de l’œuvre, avec un sac de minouches et, comme sa maîtresse me l’avait dit, j’ai brassé le contenant un peu et j’ai vu le petit être poindre. Je lui ai fais un sourire, j’ai ouvert mon sac à dos et j’ai foutu les gâteries dedans. Calamité y a sauté sans aucune retenue. J’ai zippé mon sac, et j’ai descendu l’avenue des écureuils fous jusque chez-moi.
Arrivé à l’appartement, j’ai fermé la porte derrière moi et j’ai tiré les rideaux pour être à l’abri des regards d’écornifleux. J’ai déposé mon sac et l’ai rouvert. La petite était couchée dans le fond et elle se tenait le ventre à deux mains. Le sac de minouches était complètement à sec. Gourmande, que je lui ai dit, sur un ton bon enfant. Elle m’a souri timidement et s’est sorti la tête hors du sac. Megane, ma chatte, quand elle a vu la lutine, s’est amené en courant en faisant des kshhhh. J’ai tout juste eu le temps de m’interposer entre eux. «Wô, les moteurs» que j’ai crié à Megane. La chatte a freiné sur un dix cents et s’est mise à renifler bruyamment la petite, de haut en bas et de gauche à droite. Son poil qui, juste avant, était hérissé s’est couché d’un coup et elle s’est assise, en souriant, comme si elle attendait quelque chose. Je me suis gratté la tête, perplexe, j’ai haussé les épaules et je les ai laissé faire connaissance, à leur manière, et je suis allé faire quelques trucs à la cuisine. Par après, quand je suis revenu au salon, j’ai voulu amadouer la lutinette, mais sans grand succès. J’ai essayé de lui commander de m’apporter une cigarette ou une bière, comme Cannelle le faisait, mais il n’y avait rien à faire. Cet être se foutait de ma gueule, parce qu’elle riait sans cesse, comme si j’avais une tête de clown. Elle a passé la majeure partie de la soirée à se laisser vibrer par le ventilo sur lequel elle est restée assise. Je me suis dit, non sans un effort colossal, que je devais l’ignorer, attendre qu’elle vienne à moi, la laisser m’observer pour le temps qu’elle le jugera nécessaire. Nous ne nous comprenons pas par des mots, mais mes actes parleront. À la fin de la soirée, j’ai vidé un tiroir et j’y ai installé une oreiller en guise de lit pour Calamité. J’ai fermé portes et fenêtres et ai souhaité une bonne nuit à la petite rouquine en lui soufflant un bisou; je crois que ça l’a gênée un tout petit peu. J’ai éteint l’éclairage et me suis mis au lit.
Lorsque je me suis réveillé le lendemain, Calamité n’était pas dans son lit. Je me demande si elle l’a utilisé cette nuit là. Je me suis allumé une cigarette et je suis allé la trouver; elle était complètement immergée dans la poubelle. Je me suis approché, l’ai prise par les pieds, et l’ai extraite de ce tas de détritus. Je lui ai demandé ce qu’elle faisait là et pour toute réponse elle m'a montré ses crocs. Je l’ai traînée par les pieds jusqu’au frigidaire, et lui ai sorti le sac de matières compostables que je lui avais réservé. Quand j’ai été certain qu’elle comprenait mon intention, je l’ai déposée par terre. J’ai pris une certaine quantité de matière que j’ai foutu dans un des bols à Megane et j’y ai ajouté de la confiture de framboises. Résultat : La lutine à kické le bol violemment. «Bon, qu’est-ce qui a encore?» que j’ai crié. Elle s’est rapprochée du bol et a commencé à tasser la confiture avec ses petites menottes. «Hostie que je connais rien» J’étais certain que les lutins aimaient les confitures. J’ai rincé ses aliments et je lui ai resservi le tout. Elle m’a souri et je suis partie travailler en espérant que ça se passerait bien avec la minoune.
Quand je suis revenu à la maison après le travail et que j’ai vu ce qui se passait, je suis tombé sur le cul : Megane et Calamité étaient lovés en cuiller dans la boite de la chatte! Je n’ai pas fait de bruit, j’ai sorti mon appareil-photo et j’ai tiré un cliché. Eh ben merde, il n’y a que Megane qui apparait sur la photo. Je me suis rappelé que Cannelle m’en avait parlé. Je vais faire mon enquête là-dessus. Après le souper, je suis venu m’assoir sur le divan et j’ai interpellé Megane pour la caresser un peu. Comme elle approchait, Calamité à crié : «Paldoc bliskë wortâ». La féline s’est arrêté net et est allé vers la mini. La lutine d’un bond s’est retrouvé sur l’animal. Calamité montait Mégane, comme si la chatte avait toujours été sa monture. J’étais subjugué, parce que la chatte déteste tout être vivant qui n’est pas moi, et maintenant, elle semblait prendre un plaisir fou à trimbaler Calamité. Le petit être lui parlait au creux de l’oreille, dans une langue que je ne connais pas. Je crois qu’elle l’a commandait en lui tirant légèrement les oreilles. Toute la soirée durant, elles se sont promenées, d’un bout à l’autre de l’appart; tantôt au trot, tantôt au galop. Les deux riaient, alors je les ai laissé faire. Quant à moi, Calamité semblait maintenant m’ignorer. En fait, les deux êtres m’ignoraient. Ça m’a fait un peu mal, mais je me suis dit que je devais camper sur mes positions. Je me suis dit que quand elles auraient faim, elles seraient bien obligés de venir me têter, et c’est à ce moment que je reprendrais le contrôle.
Le lendemain, au retour du boulot, j’ai eu droit à une surprise très désagréable : Tout d’abord quand j’ai ouvert ma porte, mes deux tannantes sont passées entre mes jambes et se sont enfuis au galop. J’ai crié : «Megane», j’ai tapé du pied et j’ai même couru derrière elles, mais je n’étais pas assez rapide. J’ai finalement abandonné en me disant qu’elles reviendraient tôt ou tard. Je suis revenu à l’appart et quand j’ai vu l’état des lieux, j’ai hurlé. C’était un tel fouillis; le logement au complet était sans dessus-dessous. J’ai ramassé du mieux que je pouvais et je me suis assis devant la télé. Plus la soirée avançait et plus je m’inquiétais. «Cannelle va me tuer c’est certain» que je pensais sans cesse. Et Megane ne fugue jamais aussi longtemps. C’est si étrange tout cela.
Il y a désormais trois jours qu’elles sont parties et je ne sais plus quoi faire. J’hésite à en parler avec Cannelle. Depuis, je me promène dans les ruelles du quartier à leur recherche et je désespère. J’ai préparé des affiches avec la photo que j’avais prise d’elles dans la boîte lorsqu’elles dormaient, mais comme on ne voit pas Calamité, j’espère tout de même qu’on reconnaitra le félin. Je me croise les doigts…