Je ne peux pas écrire aujourd’hui. Je n’ai pas le temps. Le
ciel est trop bleu, le feuillage des arbres trop vert, l’armée de cigales au
parc trop intense. Il y a tellement de cigales qui parlent en même temps que le
trafic même n’ose plus s’exprimer. Il est coi le trafic quoi. Le trafic, cet
ennemi sans cœur, sans tête, m’en veut. Il me menace, n’a aucun respect, il
veut m’écraser, me péter la yeule, mais les cigales ici au parc assurent ma
défense. De leurs ailes de feu, de leur savante technologie, ils brouillent les
ondes sonores, le harcèlement du trafic.
Je m’enfonce dans le parc. Je vais me cacher derrière ma
garde rapprochée, mes soldats les plus expérimentés, mes troupes d’élite, les
arbres. Le trafic ne peut rien contre moi ici, il ne m’atteint plus, il
m’attend.
Je ne peux pas écrire aujourd’hui. Je n’ai pas le temps. Il
y a trop d’idées dans ma tête qui se disputent mon attention, mais sans
vraiment de suite. Une idée différente à chaque fois, comme dans Twilight Zone
au 642, ou au 35 si t’as des laines d’acier sur les antennes, ou au 1 dans ma
tête.
Je ne peux pas écrire aujourd’hui. Je n’ai pas le temps. Il
faut que regarde la madame qui, tenant son chien en laisse, trouve le moyen de
jouer à la baballe avec lui. Je n’ai pas le temps, il faut que j’aille couper
la laisse du chien avec mes dents. Il faut que je regarde l’autre madame à côté
qui sors son lunch, pour voir si elle va sortir un yogourt grec. J’ai envie de
rire.
Je n’ai pas le temps d’écrire, il faut que je prenne ce que
le soleil a à donner. C’est maintenant que ça se passe. Il deviendra gratteux,
le soleil, cet automne. Il fera, comme une cigale à l’envers, des provisions
pour l’été prochain, il ne partagera plus pendant que les bonhommes de neige
chanteront. Le trafic carbure au gaz, moi je carbure à la vitamine D. Il
faudrait que le trafic carbure à la vitamine D. En plus d’être insolent, il
brûle du gaz le trafic, il me fait perdre mon temps, il brûle mon temps.
Ça prouve que je n’ai pas le temps d’écrire. Le temps que le
trafic me brûle, c’est du temps que je n’ai pas pour écrire. Aussi bien prendre
mon cahier et le lancer dans le trafic pour qu’il brûle ça aussi. Quin, hostie,
fini de niaiser avec le temps. C’est décidé, je ne le prendrai plus le temps.
Je vais le laisser là sur le comptoir. Il aura vraiment l’air d’un imbécile. Je
vais l’avoir le temps, il faut toujours l’avoir, mais je ne le prendrai plus,
je vais le narguer. Je vais faire comme s’il n’existait plus. Je devrai
entraîner une armée de cigales à brouiller le temps. Je vais faire ça quand
j’aurai le temps.
Comme je disais, je n’ai pas le temps d’écrire, c’est mon
crayon, ma main, qui le font. Je leur ai dit de s’arranger avec ma tête, que
moi je n’avais pas le temps, que j’allais dehors. Ils s’arrangent bien ensemble
et moi je peux faire autre chose, comme boire de l’eau, respirer, contempler.
Je n’ai pas le temps d’écrire, les écureuils me font de
grands signes là-bas, pour que j’aille les rejoindre hors du temps, hors du
trafic, loin du gaz-temps, dans une autre dimension, un autre épisode de
Twilight Zone. Je me fais lancer une noix sur la tête par un cucu et je
l’entends rire. Je lui fais signe d’attendre, il rit encore plus fort. Il ne
sait pas ce qu’est le temps, il n’en a pas, il est là, maintenant, pour toujours,
maintenant.
vraiment bien écrit, et c'est toi qui le dit si bien : une chose incroyable arrive quand tu commences à faire ce que tu aimes... ce texte sent le bonheur à plein nez
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